LES MAITRES.

J'aurais pu répondre par: honni soit qui mal y pense. J'aurais pu esquiver les questions comme les suggestions. J'aurais pu ne pas répondre du tout.  Mais c'est grâce à eux, comme à vous bien sûr, que je suis là à pérorer et à narrer l'important et le futile, le passé et le présent. Eux? Les maîtres. Les "Monsieur". Les "Chikhs", avec un i. Les hommes les plus respectés du monde. Les magiciens qui peuvent faire de vous ce que bon leur semble quand vous n'êtes qu'une pâte. Vous n'étiez qu'une pâte à modeler et ils en ont forgé des hommes. Oui, forger des hommes avec de la pâte et je ne m'étonne pas. De vrais hommes avec un grand "h", mais plus grand que le "m" de Maître. 

Oui, mesdames et messieurs, mes cousins et mes cousines; oui mes frères, mes soeurs et mes amis; oui, mes enfants. Je voudrais dire: oui, ma tribu. Oui, ils étaient nos maîtres, nos guides, nos phares, nos boussoles, nos modèles et le sont encore et toujours. Nous ne parlons que d'eux. Nous ne pensons qu'avec eux, car ils sont en notre for intérieur. Pour toujours. Ils sont en nous comme nos anges gardiens. Oui, en nous pas avec nous.

Et toute cette flatterie pour m'excuser auprès de nos maîtres. J'ai été débusqué par l'un d'eux et je n'ai pas pu m'esquiver.

Je vous dis seulement que j'ai des témoins qui attestent que je n'ai pas pu m'attaquer à des Océans. Inutile de citer les noms. Je ne suis qu'un habitué aux petits ruisseaux.

En votre nom à tous, je salue ces maîtres et je commence  au nom d'Allah. Bismillah.


             

29 novembre 2007. Moi, Monsieur! Moi, Monsieur!

 

 

Mes cheveux se dressèrent et je ressentis un petit vertige. Puis d'un bond, je me redressai sur le canapé, relèvai bien la tête, avançai le menton et lui rétorquai: C'est mon cousin. J'ai eu un frisson comme je n'en ai jamais eu. Enfin, rarement. Il ressemble à ces frissons qui vous parcourent  quand vous êtes seul à l'étranger et que l'on évoque votre chez vous. Et quand j'évoque l'étranger, je ne parle pas de là-bas chez nous en France, mais bien plus loin. Vous le saurez bien pourquoi.

Je disais donc que c'était mon cousin qu'on louait.  L'homme assis en face de moi ne me connaissais pas. Je ne me rappelle même pas de lui. Je sais seulement qu'il était vieux et  son visage inspirait sagesse et respect. Il fut surpris que je ressemble à ce cousin. Pourquoi un tel tintamarre verbal et verbeux? Eh bien, parce qu'à Mostaganem, je me sens comme à l'étranger. Mostaganem, Moscou, Paris, Kiev, Londres ou Riga sont du pareil au même pour moi. Je n'aime que Zemmora et bien sûr les Hararta. Et plus encore la Smala. A Mostaganem, je ne connais personne exceptés quelques Hararta. Alors, imaginez-vous quelqu'un glorifier, magnifier, complimenter l'un des nôtres en son absence par ces temps où le dénigrement est air qu'on respire. Et devant une assemblée digne d'une agora grecque toute ouie à Platon ou Socrate. Je soupirai avec un hamdoulillah*.

Le vieil homme nous racontait un Homme. Un vrai Homme. Il nous racontait un homme qui l'a commandé vingt-quatre ans durant. Avec des mots simples. Des mots doux. Des descriptions dignes d'un Faulkner ou d'un Chololokhov. A la fin, il termina par: "Ce Monsieur nous frigorifiait avec le verbe." Il avait le verbe et les autres le blabla. 

Le vieil homme évoquait ses années de docker au port de Mostaganem. Je lui dit tout simplement, merci, chibani, de m'avoir élevé aux nues devant cette assemblée. Devant ces braouia. J'aime ça. Je suis fier des miens. Toujours fier de vous. Et je ne cesserai jamais de remercier mon cousin BELHADJ M'HAMED Menouar. Eh oui, c'est de lui qu'il s'agit. C'est vrai ce qu'a dit ce vieil homme. Mon cousin est passé maître dans le maniement du verbe et n'a pas de mots superflus. Tout est utile dans ses propos. Mais comment le vieil homme a t-il conclu? "Eh bien, je vous assure qu'il accueille dans son bureau une boule de nerfs et raccompagne un morceau de glace." Jugez vous-même cette comparaison. M. Si Menouar est trop fort. Il influence vite. Il refroidit les irréductibles et les indomptables. Seulement avec le verbe.

Autre chose. Et essentielle. Il a enseigné à Zemmora. Eh oui. Et heureusement pour lui. Il a répondu à l'appel de la patrie. Je ne sais pas d'où il était venu, mais il était venu. Au bon moment et au bon endroit. Juste au départ du personnel enseignant français. La vingtaine à peine dépassée, brun, élancé, le visage émacié, l'allure sportive, je l'aurais vu en acteur plutôt qu'en enseignant. D'ailleurs, il quitta l'enseignement pour les métiers de la mer ou quelque chose de ce genre. 

Ce qui m'intriguait le plus, c'est que je ne l'ai jamais entendu parler arabe contrairement à M. BOUSSEROUEL Mohamed que je voyais même boire et manger, car c'est  mon "vrai" cousin. Est-ce qu'il parlait  arabe ce beau brun? Oui, il parlait  arabe et je l'ai entendu. Mais...en 2003 seulement. Quarante et un ans pour pouvoir réaliser mon rêve.  

Pour l'anecdote, un jour, alors que j'avais à peine dix ans, je l'aperçus  chez son cousin,  le père de Hamma et Abbès. J'appelais vite ma mère. Vite.Vite. Le chikh est à deux pas de chez nous. Il est chez nos voisins et cousins. Peut-être, pensai-je, va t-elle lui dire un petit mot et je le verrais parler en arabe. Mais rien n'y fit. Je ne sus pas ce qui retint ma pauvre mère. J'ai raté une belle occasion.

 Il nous apprit des tas de choses. Beaucoup de choses en plus de son devoir. Lire et compter, c'était sa tâche. Un "jeu de bébés". Je n'y peux rien, nous étions des gamins, donc je dirais "jeux de bébés". Il nous apprit que nos  ancêtres n'étaient pas des Gaulois et que la France nous a colonisés pendant cent trente deux ans. Il nous apprit que le manuel d'histoire, le "livre jaune" n'était plus d'aucune utilité.  Il nous a apprit à bien travailler. A être honnête et intègre. A ne pas mentir et à respecter les grands comme les moins âgés.  

Plus difficile encore, il nous apprit à aimer l'Algérie, kassaman, le premier novembre et à respecter la nature. Il nous apprit que le drapeau avec l'étoile et le croissant est bien le nôtre. Il nous apprit à lire la fatiha sur les tombes des chouhada et à planter des arbres.  Vous avez  vu tes arbres, Maître? De beaux sapins qui n'orneront jamais les salons de Noël comme avant.

Quand je lus votre commentaire, mon sang se glaça. Oui, comme les dockers du port.  "Essalamou alaïkoum. Jesuis un harrati, du douar Rouachdia né et habitant Mostaganem. Merci pour le site car il nous réunit là ou nous soyons. Sur la liste de ceux qui nous ont honorés vous avez omis feue BOUAZIZ Rabéa dite Mimouna ancien officier de l'ALN ancienne cadre de SONATRACH et  LACHEHEB Abdelkader Ingénieur en retraite.  D'autre part je vous suggère d'établir la liste des enfants de Zemmora, enseignants qui ont formé des générations et dont vous êtes sûrement l'un de leurs élèves. Au revoir et bon vent". Le Maître m'a écrit. A moi personnellement. Il ne sait pas que c'est moi, son élève. J'aurais pu écrire: honni soit qui mal y pense, etc... Mais, j'ai tellement de respect pour le Chikh que je me suis vu sermonné par ma conscience et par mon éducation. Par les aïeux et par ma mère. Par Sidi Harrat et par mon père. Ce n'est pas Si Menouar qui m'a appris à changer de trottoir pour ne pas le croiser. Croiser le Maître? Et encore dans la rue. Chose inconcevable. Même âgé, les cheveux grisonnants ou blancs, je me tais quand ses pairs prennent la parole. Je ne mange à leur table que s'ils me le permettent, car nous les rencontrons en diverses occasions. Oui, je les rencontre, car je crois avoir grandi. A mes yeux, mais pas aux leurs.  

 A soixante-quatre ans, Si Menouar fait encore trembler ses élèves d'il y a plus de  quarante ans sans qu'il le veuille.  Allez leur expliquer vous, maîtres comme élèves, que les temps ont changé, quils doivent être plus ouverts et que nous ne sommes plus enfants.  Ils nous paraissent les plus ouverts, le plus cultivés et les plus respectés du monde. Nous leur paraissons les meilleurs cadres, les plus polis, les mieux éduqués, mais toujours de petits enfants. 

 Je vous rendrai visite, Monsieur, et n'essayez pas de me forcer, car je suis "inforçable".  Ni café, ni thé, ni bavardage. Croyez-moi, Maître, que le brun que je suis rougit aussi et je vous prie de vous adapter à ce que vous avez fabriqué. Ne riez pas de cet humanoïde.

Et sachez, Monsieur que votre formule "Au revoir et bon vent" me mènera loin, inchallah. Je vous assure que, dans cette vie,  je me suis toujours senti sur un bateau et que je ne vois jamais derrière moi. Je ne  guettais que les vents.

Sachez, Monsieur que vous m'avez poussé à m'attaquer aux océans. Ce que j'ai toujours craint. Tout naufrage fera de moi un scribouillard doublé d'un aventurier qui a sousestimé la tempête et de vous un bon capitaine meneur d'hommes. J'ai peur de le regretter et je tremble à la seule pensée que vous me lirez un jour. Le pire reste à venir.

Une dernière chose. Si Menouar n'a jamais levé la main sur un enfant.

Toujours votre petit élève.

  *Dieu merci.

 


 

5 décembre 2007. Merci Grande Règle.

Oyez, oyez braves gens

"Oh lala, tu viens de m'apprendre une bonne nouvelle."  Il est minuit passé. C'est Belarbi Mohamed, 55 ans, né à Zemmora, en direct de Montréal/Canada. Il se tord de rire. Nous sommes le 5 décembre 2007. Celà fait plus de quarante-trois ans que nous ne l'avons pas revue.  Elle a été déclarée ennemie public n° 1 en 1961, avant que je la connaisse en 1963. Elle? C'est la règle de Monsieur BOUSSEROUEL. Oui, c'est d'elle qu'il s'agit. "Que la peste l'emporte". Mais Allah n'a pas exaucé notre voeu et nous en sommes contents.

Elle n'a jamais maltraité quelqu'un. Elle avait peur du Maître. A l'école ou en dehors de l'école, Monsieur BOUSSEROUEL était d'abord notre frère aîné respecté et adulé par nos parents et grands-parents.

"Oh lala, tu viens de m'apprendre une bonne nouvelle."  Je viens d'apprendre à Mohamed, ce Zemmoréen de Montréal, que la règle a été volée en 2005. Quarante-quatre ans de bons et loyaux services.

 Allah a puni ces nouvelles générations. Plus de règles marrons.

Ce n'est qu'une esquisse, à suivre........

 

 

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