LES VIEUX

Je vous offre ces modestes billets que j'ai fait paraître dans le journal Réflexion au cours su mois Ramadan 1432 (1 au 29 août 2011) et qui, je suis certain vous plaira vous qui comme tous les gens de chez nous aimez nos vieilles et vieux.

Bonne lecture. 

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Régime.

La grand-mère n’a jamais porté dans son cœur les discriminateurs. Pour elle, nous sommes tous égaux. Les hommes et les femmes. Les malades et les bien-portants. Les noirs et les blancs. Les Mostaganémois et les Mascaréens. Et aussi les médecins et les patients. Nous sommes tous des créatures d’Allah, qu’elle dit. L’âge faisant, l’énergique  Kheïra se trouva victime de ses années passées à trimer pour élever ses quatre garçons. Justement, l‘âge faisant,  cette énergie lui sera fatale. Elle souffre aujourd’hui d’une hypertension artérielle et autres bobos. Le médecin lui a prescrit un régime sans sel. Près de 70 ans de salé et elle doit terminer sa vie sans ce condiment qui jadis n’était pas à la portée de tous. « Jamais, décréta-t-elle ! ».  Plus de sel décidèrent le père et les enfants. Les voisins aussi.  Aïcha, sa belle-fille,  l’épouse de l’aîné de ses quatre fils a toujours été habile aux fourneaux. Mais ces derniers jours, tout est salé. Surtout cette chorba tant attendue. Incroyable. Aïcha jure et re-jure qu’elle y va comme d’habitude avec le sel. Pas un gramme de sel. Elle a même diminué un peu. Et puis un jour, l’on surprit la grand-mère en train de bourrer de sel la grande marmite. Et elle s’explique : « Comme vous m’avez fait un embargo sur le sel, je voulais vous obliger à manger très salé. Que toutes les chorbas soient infectes !  Tous kifkif.» Mais elle resta sous embargo !

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L’horloge suisse.

C’est un couple de vieux. Badra et Sy Kaddour. Celle qui me l’a racontée ne dit pas où ils habitent. Ils observent avec grande religiosité le mois sacré de ramadan. Ils passent leur temps entre prières et évocation quand ils ne sont pas au marché pour les emplettes ou à la cuisine en train de préparer quelque succulent met ramadanesque. Tout est réglé comme une horloge suisse. Tous les jours pour vous dire, dix minutes avant de rompre le jeûne, la table est dressée et ne manque plus que la fameuse chorba que Badra verse trois minutes avant l’appel du muezzin à prier le maghreb et à rompre le jeûne.  Ces bonnes gens aiment aussi leur prochain. Et c’est ainsi qu’un jour, ils allèrent acheter ce qu’il y a de meilleur au marché de la ville. Ils ont invité des proches pour partager le f’tour  des anciens. Nous sommes en hiver, la journée est courte. La grand-mère doit s’affairer aux fourneaux juste après la prière du dhohr. Mais l’âge aidant et le jeûne agissant, le sommeil gagna les paupières des vieux et ils décidèrent de faire un petit somme. Une courte sieste. Et puis… On frappe très fort à la porte. Les vieux se réveillent affolés. Sy Kaddour ouvre. Les invités sont là plantés devant eux. Le muezzin avait appelé à la prière du maghreb depuis plusieurs minutes. Badra n’avait rien préparé, l’horloge suisse avait failli car nul ne peut lutter contre le sommeil.

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Chorba brûlante.

Khémis Miliana, fin des années 1960. Djilali est un mordu du football. Son rire et son sourire sont légendaires. Il blague comme il respire. Il ne va jamais au stade pour son entraînement sans une khobza matlouâ, cette galette traditionnelle. Sauf qu’il la cueille dans le premier ferran venu.  A rappeler que le ferran ou koucha n’est autre que ce four traditionnel en argile que chaque famille en possédait au patio ou carrément dans la rue devant la demeure. Quand une khobza manquait, l’on savait que Djilali était passé et on souriait. Djilali aime aussi la bonne humeur de ses vieux parents. Une bonne humeur qui fait qu’ils sont tout le temps en train de se chamailler. Enfin presque tout le temps. Comme durant le mois de ramadan la dose double, Djilali est aux anges. Mais il arrive que rien ne se passe  et le calme le tue. Il voudrait au moins quelques secondes  de dispute entre les vieux pour égayer la maison. Il attend jusqu’à la dernière pour agir s’il rien ne voit rien venir. Comme toutes nos mères, la mère de Djilali éteint sous la chorba  quelques minutes avant l’appel à la prière du maghreb, ce bon moment de rupture du jeûne, et vaque à d’autres occupations. C’est ce moment que Djilali choisit pour rallumer sous la succulente chorba pour enfin l’éteindre juste avant l’appel du muezzin. Rien de pire qu’une chorba brûlante pour irriter son vieux père qui accuse la mère avant que Djilali n’avoue son forfait. 

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Où est le bébé ?

Hadj  Ameur était connu sur la place oranaise comme tenancier de la plus achalandée des quincailleries. C’était dans les années 1960. Père de onze enfants, il faisait régner l’ordre chez lui comme personne. Comme les Algériens sont rudes de nature, Hadj ne va pas échapper à la règle : la carotte parfois et  le bâton souvent. Freud n’a pas de place. Sa psychanalyse encore moins. Même pour demander à boire au cadet de sa progéniture qu’il chérit tant, il le fait en fronçant les sourcils. Les rejetons savent bien que le vieux les aime et les chérit. Souvent, ils rient  sous cape quand celui-ci rugit et s’époumone contre l’un d’eux pour moins que rien. C’est qu’il avait les nerfs à fleur de peau. Dans sa Peugeot 404 break, il entasse souvent la marmaille et se paye du bon temps. Comme madame est toujours sous la pression de sa progéniture et du coléreux mari, il lui arrive souvent d’agir « déraisonnablement » si l’on peut dire. Elle devient  excessive dans ses erreurs quand ça sent le roussi. Et c’est ainsi que par un vendredi lors d’un retour d’une ziara –visite- au mausolée de Sidi Houari, le papa demanda d’un ton sec : « Je n’entends pas pleurer la petite ! » Tout le monde se regarde. La petite âgée de quelques mois chialait pour moins que rien. La tétée, la sucette, la grimace de son aîné… un rien lui tirait de grosses larmes.  « Je n’entends pas pleurer la petite, répétait le parrain ! » « Je l’ai oubliée à Sidi Houari. C’est qu’elle dormait ! » Et la 404 fit une embardée spectaculaire avant de terminer sur le bas-côté. Sans perte ni dégâts. Heureusement.

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Tout le monde dehors !

Relizane est aussi connue pour son souk hebdomadaire. On y vient de partout pour s’approvisionner, vendre, brocanter ou brader. Tout y est. L’âne côtoie la friperie et la chèvre le tas de pastèques. Le café maure est amblant. On s’y assoie sur la natte d’alfa et l’on ne sert que du café en décoction. Ghallaïa qu’on dit. Du thé à la menthe aussi. On y vient de partout, dois-je préciser. De Beni Dergoun aussi. Sauf que les Béni Dergoun doivent se réveiller tôt. Le transport y est   presqu’inexistant en ces années 1960 où monter une  calèche était un luxe. Benchaâ un patriarche d’une famille plus que nombreuse n’a jamais raté le souk de Relizane. Il est riche et a toujours quelqu’affaire à régler. Dans son immense  demeure vivent ses enfants, ses brus et ses petits-enfants. Une multitude de mômes, d’adolescents et de jeunes. Le vieux Bechaâ va parfois jusqu’à confondre les prénoms et la filiation de ses petits. Tout passe par lui. Il est très respecté. Son seul défaut se résume en sa pingrerie. Il est radin comme personne. Un jour qu’il rata quelque transport informel, il revint chez lui vers huit heures pour trouver tous les siens autour d’un agneau que venait d’égorger son fils aîné. Il le faisait chaque jeudi à l’insu du vieillard. « O rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie… »  Et le fossile flanqua tout le monde dehors. Tout le monde dehors avec bébés et bagages. Un aller sans retour. Chez Benchaâ, on n’abat pas les agneaux, on les élève pour se faire de l’argent !! Mais chez Benchaâ, tout le monde savait que l’argent ne se mange pas sauf lui.

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Pas une goutte !

En allant plein sud sur la nationale 6, avant d’atteindre Béchar, vous observez à votre gauche une chaîne de pics. C’est  djebel Béchar. Vous êtes heureux, il ne vous reste qu’une trentaine de bornes à parcourir pour arriver à destination. Et puis quand vous atteignez  vous aurez dépassé l’oasis d’Ouakda et c’est dommage pour vous. En plus, vous aurez raté un relais. Enfin, un puits à votre droite  où les connaisseurs s’arrêtent pour se rafraîchir. C’est  Hassi Houari. Limpide, fraîche et abondante, ce bienfait d’Allah coule à flots et  les palmiers dattiers poussent tout autour comme des champignons.  C’est le pays de la truffe blanche. Donc je me corrige avec « les palmiers dattiers poussent comme des truffes ». Dans les années 1980, l’eau de cette oasis était gérée par un vieillard longiligne. Même avec ses grosses lunettes, il devait  plier ses deux mètres pour bien vous découvrir. De temps à autre, s’approchait de lui un camion-citerne pour un plein. Il connaissait toutes les citernes, mais pas forcément leurs chauffeurs. Celles du lundi, celles du mardi, celles du mercredi… Celles du matin et celles de l’après-midi. Inutile d’outrepasser le programme établi par M. le wali. Mais voilà que par une journée d’un  suffoquant mois d’août 1982, un camion-citerne géant investit les lieux. « C’est pour la piscine de M. le wali, que lance le préposé au volant. » Refus catégorique de remplir la cuve mobile. Le ton monte et c’est la menace : « Je vais vous ramener le wali en personne ! » Et la réplique : « Même accompagné de son épouse, il n’aura pas une goute ! » Et c’en fut ainsi.

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Café crème.

Les Algériens savent apprécier le bon café depuis que celui-ci a conquis leurs villes, villages et douars, soit depuis la nuit des temps. Enfin depuis le XVème siècle. Ils hument la douce fragrance  de cette boisson magique et vous dénomment à l’arôme qui est le concepteur d’un tel breuvage, car chez nous le philtre diffère d’une contrée à une autre et même d’une maisonnée à une autre. Ainsi, à Miliana la tasse est arrosée d’eau de fleur et à Zemmora on y ajoute une pincée de cannelle. Dans certaines familles, on y saupoudre  même un soupçon de cubèbe ou de poivre. Le café-crème est inconnu en Algérie. On appelle à tort café-crème le café au lait. Et le café au lait marche bien dans les débits de boissons et en particulier dans les gares et aéroports. Alger la blanche. Il est presque huit heures du matin en ce jour printanier de mars 2006. Un vieil homme s’attable à la terrasse d’un café. Ce doit être un voyageur vus les bagages qu’il traine. Au garçon de café,  il commande un café au lait dans un grand verre. Le voyageur est servi illico presto.  Un jeune homme attablé en face est ébahi par la taille du verre. Pourquoi sans un grand verre ?  Un quart de boisson chaude et trois quarts du verre vides. Trois cuillerées de sucre blanc suffisent pour sucrer le breuvage. Mais… le fatal mais. Mais notre voyageur y versa vingt-sept cuillerées de « susucre ». Il ingurgita sa commande, paya et s’en alla sans un mot. Vingt-sept cuillerées ! Bien plus que n’aurait versé un mioche !         

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Couscous au soda.

Décembre 1998. Djelfa vient de perdre un de ses notables. Le défunt est un riche éleveur doublé d’un érudit. Aux obsèques y sont  présents des grands et des moins grands. On y a psalmodié des versets du saint Coran pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. Bien sûr que les gens venus d’ailleurs doivent être nourris. Et les autochtones aussi. C’est la règle. Le soir avant la prière de la âicha, voisins et proches servent à dîner. Ils servent un couscous au beurre de brebis qu’ils sont seuls à savoir agrémenter au goût de la région. La sauce est onctueuse et légèrement acide, car en ces contrées des Hauts Plateaux comme au Sahara, il n’est pas question de faire appel à la tomate en conserve. Pas même à la tomate fraiche. Pour assaisonner les sauces, on fait recours au hermès.  Non, pas Hermès le fameux dieu du commerce de la mythologie grecque. Le hermès algérien  n’est autre que l’abricot sec. Très sec. Dans les cuisines, on y laisse toujours la part des retardataires. C’est aussi une règle. On y sert également les commandes particulières. Et voilà que l’on sert un plat pour une personne. Sans sauce, s’il vous plait. C’est un vieil homme qui en a fait la demande. Mokhtar, Amor, Haouès et Hadar  observent le vieillard qui vient de leur tourner le dos.  Il dépose le plat entre ses jambes tendues. Et… au lieu de sauce bien épicée, il arrose son couscous de soda. « Je sais que vous riez de moi, mais il en est ainsi. J’aime le couscous à la limonade. » Un aveu qui fait encore rigoler les copains. Les goûts ne se discutent pas, a-t-on dit.     

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Aladin et l’auto merveilleuse.

Perrégaux pour les pieds-noirs,  Barigou pour nous autres, mais Mohamedia pour l’Algérie algérienne. Une ville qui se cherche et qui mue. Contrairement aux autres régions du pays, les  gens d’ici sont attachés à leurs terres et n’ont pas beaucoup bougé. Et ces gens-là n’ont pas beaucoup changé. Ils restent les badauds, les oisifs et les rôdeurs, car que faire dans son douar quand le ramadan vous prend en début d’automne. Le mois de ramadan 1424 ou 1425 coïncidait avec la fin du mois d’octobre de 2003 et 2004. Dans un douar au nord de Mohamedia, le véhicule d’un jeune homme originaire des environs d’Alger tombe en panne. Il ne veut plus avancer. Un très bel engin. Un modèle récent. Du cher et du solide. Jeunes et moins jeunes, mariés et célibataires se rassemblent autour de la belle voiture. Un événement au douar. Chacun y va de son diagnostic : le carburateur, les bougies, le distributeur, la pompe à essence... Tout passe. Eux aussi passent. Ce ne sont que des badauds quand même. Quand vint le moment de rupture du jeûne, tous omirent d’inviter « le jeune en panne » à partager leur galette. Hormis un vieux. Le plus âgé, le plus pauvre et le moins curieux. Il partagea le peu qu’il avait avec son hôte. Bien du temps  passa après l’épisode qui vit la belle voiture emmenée par un véhicule de dépannage et vint un jour où le jeune homme se présenta chez le vieillard. Bref, le jeune homme rasa le gourbi et construisit au vieillard une belle villa. La bonté n’a pas d’âge. Ils étaient bons tous les deux.

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Bsahtek !

« Penser c'est aussi frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude qui peuvent en résulter. » C’est Laure Adler qui a écrit cela. Entre désespoir et solitude, j’ai choisi de traiter de solitude. Comme si elle n’avait ni prénom ni nom, toute la Smala de Zemmora ne la connaissait et ne l’interpelaient que par Bent Ahmed, la fille d’Ahmed. Son chez elle était un gourbi à l’ameublement fait de bric et de broc tout comme ses ustensiles de cuisine. Elle vivait seule.  Toute la Smala la respectait et l’adulait même. Dès qu’elle sortait de sa Smala, elle la discrète, personne ne lui adressait la parole. Elle était presqu’inconnue à Zemmora, chose incroyable en ces années 1960. Elle passait incognito au bain, aux obsèques et aux noces mais aussi  les vendredis au cimetière.  Donc ni bonjour ni bonsoir. Dès qu’elle quittait la Smala, elle rasait les murs.  C’est connu, comme formule de politesse, les Algériens, souhaitent un « bsahtek » après le bain, la réussite à un examen ou à l’achat d’un nouveau vêtement. Et justement quand Bent Ahmed va au bain   maure pour se faire belle, elle ne lésine pas sur les moyens. Elle se frotte au galet et au gant d’alfa, tonifie ses cheveux de ghassoul après un bon henné, se savonne mille fois et finit le tout avec un souak et un soulignage des yeux au khôl. Si aucune femme ne remarque sa présence et ne lui adresse un bsahtek,  elle relève la tête, gonfle sa poitrine, se tape les seins de la paume de sa main droite  et avec dédain se dit « Bsahtek ! » Personne ne le lui a jamais adressé  un bsahtek après un bain, elle qui ne pense que  du bien de tout le monde.

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La bougie pour aveugle.

Mocharafodin Saâdi disait : « Le savant dont les mœurs sont déréglées ressemble à un aveugle qui porte un flambeau dont il éclaire les autres, sans pouvoir s'éclairer lui-même. » Feu Maâti Bachir était  un musicien algérien. Il était plus connu par son luth que par sa voix. Il fut aussi le « sempiternel »  Maâti Bachir de la radiodiffusion télévision algérienne –RTA. Il fut un temps où l’on croyait que Maâti Bachir et beaucoup de ses compères, comme l’est maintenant Mme Bouhamed de la « cuisine télévisée », habitaient le siège du machin. Hier plus qu’aujourd’hui, c’était la chasse gardée  de puissants clans. Mais il fut un jour de violence, je ne sais plus lequel, il y en a tellement eu, qu’un vent terrible balaya l’Unique et  l’on vit débarquer les sans-clans dont Hdidouan et Ma Messaouda et d’autres encore. Et l’un de ces chanceux « arrivistes », un comique, nous raconta un jour une anecdote qui voulait que les fréquentes coupures d’électricité affectaient aussi la RTA de l’époque comme tout Alger et  l’Algérie. Un jour que celui-ci tâtonnait pour sortir de quelque studio, il vit une lueur illuminant le couloir. Une lueur de bougie  qui progressait à petits pas. Tout doucement qu’elle allait. Elle allait d’une incroyable lenteur. Le comédien avançant dans les ténèbres ne crut pas ce que voyaient  ses yeux.  L’aveugle Maâti Bachir avançait une bougie à la main droite et la main gauche rasait le mur. A la question de notre conteur : « Pourquoi la bougie, Bachir ? », la réponse fut : « Pour que les voyants ne me marchent pas  dessus ! »

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Le héros.

A beau mentir qui vient de loin. Un bel adage. Mais justement il arrive que certaines situations démentent adages, proverbes et dictons. Ainsi l’on peut dire « a beau croire qui vient de loin » ou bien «  on a beau mentir à ceux qui viennent de loin. » L’Algérie est à feu et à sang. Elle vit sa décennie noire. Ce fut aussi l’occasion pour les opportunistes de tous bords de profiter de la situation. Il fut un étrange spéculateur dans le Djebel Amour. A des étrangers à la région, il prétendait  connaitre la zone sa poche. Il y a combattu l’ennemi français de 1954 à 1962. Il n’a pas raté une seule bataille. Il a même marqué les zones de  Tlemcen et Saïda de ses faits d’armes. Vint le jour où parmi l’assistance trônait un authentique héros venu de loin et qui avait participé à plusieurs accrochages sur cette partie centrale de l’Atlas Saharien. Il s’appelait Abdellah. Quoiqu’âgé, il brigua plusieurs mandats de maire d’une petite commune. Il connaissait le « brave » conteur, mais ce dernier ne le connaissait pas.  Ainsi donc notre héros se lança dans ses boniments où il mit hors de combat,  avec ses copains bien sûr, chars et avions. Il dérouta l’infanterie et les parachutistes. Les ouailles soupçonneuses se regardèrent les uns les autres. La situation est grave.  Le narrateur ne trouva rien de mieux que de faire recours au subterfuge du témoignage. « N’est-ce pas ainsi, Sy Abdellah,  que nous avons tenu tête ces jours-là aux troupes françaises ? » Comme il connaissait mal le vieux maire et ses sorties loyales, il reçut un bref : « Tu mens. Tu étais en prison. » Et l’assistance vérifia l’authenticité de la chose. Le maire disait vrai.   

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L’homme fort.

Sntv. Société nationale de transport des voyageurs. Elle tenait le leadership du transport. Dans l’ouest algérien elle a remplacé la Trcfa aux autocars de couleur beige et aux inscriptions en marron.  Comme le vent de liberté a soufflé sur l’Algérien, celui-ci ne tient plus en place. Plus de couvre-feu ni de fouille ni d’humiliation ni de laissez-passer. L’Algérien est devenu un grand voyageur. Avec le temps, le personnel de la Sntv s’adapta aux nouveaux maux qui commençaient la société algérienne : favoritisme, copinage et corruption. Et c’est ainsi que dans les années 1970, un receveur originaire des environs de Tiaret, dit-on, n’a pas trouvé mieux que de pousser un vieillard qui tentait de grimper les deux marches de l’autocar qui reliait Tiaret à Oran. Et pourtant le vieillard a bien vu  un siège libre. La scène s’est déroulée à Relizane.  On  ne réglait son dû qu’après avoir rejoint son siège. Et c’est avec une machine automatique  que le receveur confectionnait les billets devant la portière de l’engin suivant les désirs du passager. La distribution des billets se faisait dès le démarrage. Deux jours après le malheureux incident de Relizane, le bus vint passer par la gare routière de Relizane. Se présentèrent cinq gars bien bâtis. Direction  Oran.  Le receveur établit les billets. Les jeunes gens sont à l’arrière. Vint le receveur pour leur remettre les tickets. Chacun des cinq jeunes relizanais exigea au receveur  la monnaie d’un billet de 100 dinars qu’il lui avait remis au moment de rejoindre son siège. Le pauvre bougre se plia aux exigences des malfrats pour sauver sa peau. L’un des jeunes voyageurs n’était autre que le fils d’un vieillard qu’il malmena un jour.

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Match en braille.

« Il existe deux sortes de cécité sur cette terre : les aveugles de la vue et les aveugles de la vie, écrivait Ahmadou Kourouma dans "En attendant le vote des bêtes sauvages". » Vous avez vu des aveugles prendre des notes dans des amphis d’université ou faire des courses. Il y en a même qui ont fait des exploits  tel Hayashi, ce maître du sabre japonais qui, les yeux bandés tranche des concombres tenus par une jeune assistante improvisée choisie parmi le public invité à une émission télévisée néerlandaise.  Imaginez la peur de la demoiselle. 1985, quelque part dans le Sahara algérien.  Un luthiste atteint de cécité ne trouva rien de mieux que de proposer que le concert soit retardé pour cause de match de football. C’était un mordu de la balle ronde. De braves gens ont dû lui enregistrer la partie pendant qu’il était sur scène. « Je ne vois pas, mais je sens battre le cœur de l’Algérie entière, disait-il. » C’était le 19 avril 1985. L’équipe nationale algérienne devait affronter en Algérie son homologue angolaise. A Luanda lors du match aller, vingt jours plus tôt, les verts ont fait match nul.  0 à 0. Une prouesse  face une équipe angolaise réputée à surprises. Le match comptait pour la qualification à la coupe du monde. Et à la grande  joie de notre musicien, les verts mirent en déroute l’équipe adverse avec  3 buts à 2. Voir un aveugle sauter de joie face à la télé est un spectacle rare. L’histoire ne dit pas ce que ressentit notre luthiste quand les Fennecs qualifiés s’envolèrent pour défendre les couleurs algériennes à Mexico en 1986.

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La chute.

« L'aveugle se détourne de la fosse où le clairvoyant se laisse tomber, disait le philosophe Ibnou Rochd. »  Cette célèbre expression qui concernait la vision du monde, la façon de penser ou toute autre virée philosophique digne des grands maîtres, c’est-à-dire de l’abstrait et du théorique, est entièrement  vraie. Une parabole. Un aveugle a guidé un voyant qu’il fit tomber dans une fosse, c'est du jamais vu. Si l’on considère ce qui a précédé, de pareilles situations n’ont pas cours dans la vie. Eh bien, détrompez-vous. Non seulement un aveugle a fait tomber un voyant, mais il l’a fait de bien haut. Heureusement pas dans une fosse. C’est en présence des acteurs de cette belle  anecdote et d’autres témoins qu’un humoriste algérien conta ce qui suit. « Oisifs pendant la journée, deux musiciens ne trouvèrent rien de mieux que d’aller cueillir un régime de dattes dans la palmeraie d’à côté. C’était une idée de l’un d’eux, un luthiste aveugle. Comme un aveugle ne peut grimper un palmier, c’est au voyant, un violoniste d’aller de l’avant. Grimper un palmier dattier n’étant pas une mince affaire, notre héros s’essaya mais tomba d’une hauteur conséquente. Et au complice du bas qui  entendit et sentit la lourde chute : « N’ajoute pas plus, ce régime nous suffit ! » L’autre à deux pas se tordait de douleur dans un silence absolu. » L’assistance applaudit chaleureusement l’humoriste et les acteurs qui rirent de bon cœur avant s’attaquer le morceau suivant.

 

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Le requin et la colombe.

Qu’un poisson aime un oiseau, je ne vois pas où est le mal. Ils ont libres de s’aimer. Mais vous vous êtes surement cette question : « Où vont-ils vivre ? » Je me suis penché sur cette question, mais je n’ai pas pu leur trouver de solution à part quelque fable où il serait question de bouteilles d’oxygène et de palme pour la colombe ou de casque de cosmonaute, étanche et en verre, rempli d’eau sous  oxygénation  en permanence pour le requin. La fable devient une science-fiction que  n’aurait jamais imaginée Jules Vernes. A 75 ans, un solitaire mostaganémois, riche oisif en retraite, victime d’un retour d’âge, fut persuadé que la meilleure méthode de s’attirer l’attention de Khamsa, 25 ans,  ne peut aller au-delà de doux billets qu’il rédigeait avec tendresse et  qu’il lui glissait sur le comptoir avant de s’éclipser. C’est qu’il était timide le bougre. Est-ce de l’amour ou la folie ? Un coup de foudre ou un caprice passager ? Un demi-siècle de différence d’âge. Le vieillard aimait tant Khamsa. Il lui promettait monts et merveilles. Plus les billets pleuvait plus la crainte de la  jeune demoiselle augmentait. Ira-t-il l’enlever ? Va-t-il commettre une folie ?  Khamsa se pose-t-elle des questions ? Oui, mais une seule : «  Comment expliquer au fossile qu’il est détraqué ? » Oui, pour Khamsa, c’est un détraqué, car la beauté de Khamsa est  digne des contes de fée. Rêver, c’est permis.  Anne de Beausacq disait : « Quel est le rêve qui vaut mieux que la réalité ? Rêver qu'on est marié. » Et dans mon histoire, ça craint chez l’un quand ça rêve chez l’autre.

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Radin dites-vous ?

Aïn Tédelès et c’est somme ça que ça s’écrit. Donc Aïn Tédelès par une nuit d’été chez Hadj Abbassa Charef. Un conteur-né et à l’aura qui ratisse bien large. Ce restaurateur, face à la place Belatreche Charef, est aussi connu pour sa générosité, sa largesse et son sens de l’honneur. On le surnomme le Terrass, Dergaz chez les Kabyles et les Chaouias. Un jour, raconte-t-il, alors qu’il faisait des courses avec un ami très aisé, il fut surpris que celui-ci refusa d’acheter une paire de chaussures  de sports à l’un de ses enfants et pour cause, le marchand a refusé de la lui céder pour dix dinars de moins que le prix affiché. Outré, Hadj Charef raccompagna son ami avec la vision que ce dernier était autre que ce qu’il croyait. Donc ils étaient incompatibles. Ils étaient nés pour ne pas se rencontrer. Que nenni ! Et Hadj Charef poursuit : « Arrivés au devant de la demeure de celui-ci, nous trouvâmes une vieille dame fouillant dans les poubelles. Et à mon ami, elle demanda s’il n’avait pas une banane pour sa bru enceinte et que torture l’envie. Quelle fut ma surprise quand il lui mentit prétendant qu’il était seul chez lui et la pria de revenir le lendemain. » Qu’attendre d’un riche qui refuse des souliers à son enfant  pour la bagatelle de dix dinars ? Eh bien, figurez-vous qu’en ces temps de pénurie de tout, la rare banane était reine. Et notre homme se vit payer le voyage à Hadj Charef jusqu’en Europe pour ramener un régime de bananes à la dame. Il n’en retira pas un seul fruit. Le vieux Terrass d’Aïn Tédelès nous laisse pensifs avec : ne jugez pas hâtivement sinon vous aurez jugé autrui pour un court moment de toute sa vie. 

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Il était si poli !

C’est un vieillard déçu qui raconte un subterfuge qu’il ne connaissait pas. Un subterfuge digne des plus grandes fripouilles. Il s’agit de rencontrer un vieillard et de lui faire croire qu’on est un proche-parent ou l’enfant d’un de ses amis. Bien sûr que de telles choses ne se passent que dans les grandes villes.  Et c’est ainsi que Hadj Hmida se vit aborder par un jeune homme ne dépassant pas la vingtaine. Accolades et embrassades. Poser ses lèvres sur la tête ou le turban d’un plus âgé est chez nous la meilleure marque de respect. Pour arriver à ses fins, le jeunot n’omit pas de tirer sur la tête du vieillard pour y laisser la marque indélébile de son passage. Oui indélébile. Le vieillard n’arrive pas à se rappeler de ce jeune homme si bien éduqué. Il ne se rappelle pas aussi du père de cet enfant prodigue. La mémoire lui joue des tours depuis bien longtemps. Il confond même les prénoms de ses petits-enfants. Comment lui faire remémorer un fait banal ? Untel est le fils d’untel sans indices précis. Des indices tels que le degré de parenté ou ders faits marquants. « Si Hadj, tu m’as oublié, mais je suis certain que la mémoire te viendra dès que tu franchiras le perron de ta porte, dira-t-il au vieillard avant de le quitter. » Le vieux s’en alla pensif. Il n’arrive pas à se souvenir du petit. Enfin, ça arrivera. Déjà, il a perdu l’image de son interlocuteur. Un vague souvenir des traits et puis c’est tout. Mais il était si poli. Au moment où il mit la main à la poche de son veston pour retirer la clé de sa porte, il constata la disparition de son portefeuille. Non seulement Hadj Hmida se souvint de celui qui l’a soulagé de ses économies, mais il ne l’oublia jamais.

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La doublure. 

Son paletot fané était bardé d’insignes et de médailles. Des médailles de toutes sortes. Mais aussi et surtout des drapeaux algériens sur la casquette, les épaulettes, les manches et la poitrine. L’emblème national raflait la vedette. Il trônait en pins et  écussons. En tissu et en métal. Il ne disait rien de ce qu’il endura durant la guerre d’Algérie. C’était atroce. De son vagabondage à travers l’ouest algérien, il tirait profit et respect. Il était nourri, logé et blanchi par les bonnes âmes. Les bonnes âmes qui savent ce que sont les séquelles de la guerre. Le vieil homme se disait ami   les plus grands hommes de la révolution algérienne. Il a côtoyé Boumediene, Belhouchet, Mohamed Salah Yahiaoui et même Amirouche. Il était paisible, calme et aussi reconnaissant aux gestes de ses bienfaiteurs. Partout où il passait, il laissait les gens sur leur soif. Mais tous étaient d’accord que c’est un  « moudjahid qui a perdu la raison après quelque accrochage où il perdit un ami cher  ou reçut une blessure à la tête ». Des cas similaires, on en avait partout.  Que nenni ! Bachir était originaire des environs de Tipaza.  De Cherchell, de Hadjret Nouss ? Lui, il se faisait passer pour un gars de Ténès. A la fin de sa vie, il paraissait plus à Cherchell que n’importe où ailleurs. Durant la guerre d’Algérie, il servait dans les rangs de l’armée coloniale. Un harki. Abandonné par ses chefs au moment de la débandade, il fut pris par les valeureux Moudjahidine. Allongé sur le côté pour être égorgé, il dut son salut à quelque bienfaiteur au gros cœur. Et c’est à ce moment-là qu’il perdit la raison en effaçant entièrement sa vie pour la remplacer par celle d’un moudjahid fictif.

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Qui vole un œuf…

Elle était très respectée. Pour son âge et pour son sérieux dans son travail. Elle accomplissait sa tâche comme pas une autre au niveau des cuisines d’une résidence universitaire de Mostaganem. Nous sommes en 2005. La petite vieille n’a jamais eu de problèmes avec ses chefs. Elle était toujours à l’heure et ne rechignait pas quand il y avait du travail supplémentaire. Elle ne voyait jamais derrière elle quand elle quittait l’établissement. Elle filait droit chez elle. Son repos a toujours été bien mérité. Et pourtant un jour elle entendit crier derrière elle : « Hé vous ! Hadja, Chibania ! La vieille ! » C’était un agent de sécurité qui la hélait. Elle semblait à bout de forces. Elle trébuchait. Elle a failli tomber plusieurs fois au milieu des étudiantes qui sortaient des réfectoires et qui la poursuivaient du regard. C’est qu’elle était pliée vers l’avant. Elle avançait en chancelant. Pour refus d’obtempérer –on ne peut pas dire autrement- l’agent de sécurité, toute honte bue alla s’agripper au hidjab de la vieille dame. Mais non, il connaissait son métier et savait ce qu’il faisait ! Devant la dame, sous sa longue robe dépassait un genou. Oui un genou. Un genou  d’agneau. C’est que la vieille dame s’était attaché au cou un demi-mouton par l’encolure et le lien a lâché. Alors qu’à la sortie des cuisines, la maudite chair tenait bon, elle surgit au poste de police entre les jambes de la grand-mère lui frottant les souliers. « Voleur un jour, voleur toujours, disait Schopenhauer. » Au début ça a été surement un œuf et heureusement  qu’elle a été arrêtée à l’agneau et pas au bœuf sinon elle aurait confirmé le « qui vole un œuf vole un bœuf. »

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L’ordonnance.

Tighennif à 20 km à l’est de Mascara. Anciennement Palikao. Mondialement connu pour son homme. L’homme de Palikao. Un homme vieux de 500000 ans. Tighennif n’est  plus le  village où tout le monde connait tout le monde. Quand le village grossit et devient ville, les maux suivent et le chamboulement est total. Et on se raconte le bon vieux temps. On le regrette aussi. Ainsi dans le temps où la culture et l’instruction avaient leur mot à dire,  la fierté était ce crâne mondialement connu et la complicité, l’entente et l’entraide qui y régnaient. Entre riches et pauvres, illettrés et intellectuels, citadins et campagnards.  En ce berceau du nationalisme, ceux-ci  ne demandaient pas plus que le respect mutuel. Et respect pour respect, qu’en est-il de ce médecin souffleur de bonne humeur et forgeur de gaité et d’ambiance ? Ould Tahar qu’on l’appelait. Il était si aimé  et si respecté. Kaddour Seddiki nous raconte : «  Une jeune dame se présenta chez lui avec sur les bras son enfant âgé d’à peine trois ans. Inutile de vous dire qu’en ces années postindépendance, on y souffrait encore des affres de la pauvreté et de la privation. La maman de l’enfant malingre au nez qui coulait et grelottant était exemptée des honoraires de ce médecin des pauvres. Lui-même en avait décidé ainsi depuis qu’il a quitté les bancs de la faculté. Après consultation du môme, il arrêta le diagnostic et établit une ordonnance. « Inutile de vous rendre chez les pharmaciens, décréta-t-il. Ils ne  vous seront d’aucun secours. Allez-y voir Sy Ahmed, Sy Djilali, Sy Bouamrane… » Il lui cita une pléiade de commerçants. La dame s’étonna de ce qu’elle collecta chez ces bonnes gens. Sur l’ordonnance, Ould Tahar avait prescrit à l’enfant : vêtements chauds, chaussures d’hiver et un peu d’argent dans la mesure du possible. L’enfant se portait bien. Il avait tout simplement froid. » 

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Ah, ces jeunes !

Tout le monde voit. Tout le monde observe. Tout le monde écoute. Mais l’appréciation de la chose n’est pas la même chez tous. Vous pouvez, par exemple, passer sur une phrase banale mais lourde de sens. Et c’est ainsi qu’un vieux a recueilli quelques propos qu’il n’aurait pas dits et même pas  imaginés dans sa jeunesse ni pensés d’ailleurs. Jugez-en vous-mêmes. A Aïn Tédelès dans la wilaya de Mostaganem il a entendu un jeunot dire à peu près ceci : « C’est de votre faute si rien ne marche. Vous avez donné vos voix à des incapables. La prochaine fois, votez pour moi. Si je serai élu maire, je vous aiderai à acquérir des barques. Je vous faciliterai la harga. »  A un de ses fils, un vieux demanda les nouvelles de son autre rejeton qui venait d’atterrir en Europe. « Il va bien, lui répondit le môme. Il dit même qu’il voit en couleurs. » C’est dire que chez nous, nos jeunes voient en noir et blanc. Un daltonisme aggravé ? Non, un tunnel sombre avec au bout un brin de lumière qui fait office d’espoir. Un jeune écrit à quelqu’un qu’il hait comme la peste : « Ma réussite m’importe peu. L’important c’est ton échec. » Il détestait tellement son prochain qu’il  souhaitait le voir couler. Sa joie résidait en un fiasco, une perte, une banqueroute, une faillite ou  une débâcle de l’autre. Un célèbre proverbe de chez nous : celui qui t’a échangé contre des fèves, échange-le contre leurs peaux. Cela veut dire que celui qui n’a pas tenu ses promesses ou a favorisé un autre que toi, largue-le. Ces derniers temps, le proverbe  a mué chez les jeunes en : celui qui t’a échangé contre des fèves, offre-le.  Et cela veut dire que celui-ci vaut moins que les peaux de fèves.

 

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Fatale zlabia.

Rien ne différencie un  Algérien d’un Marocain ou d’un Tunisien. Malgré tout ce que décident les états comme interdictions, les frontaliers comme parfois les gens de l’intérieur occultent la présence de sans-papiers parmi eux. Les zones frontalières pullulent de soi-disant étrangers. A Tebessa, les Tunisiens passent pour des Algériens et malgré le verrouillage des limites des états, les frontaliers y voient une passoire. Va et vient qui veut. La preuve, le bel intérieur de nos mosquées avec en prime le ras el hanout d’Oujda et notre margarine Cévital sur les étals de Nador et Saïdia.   Rien ne différencie un  Algérien d’un Marocain ou d’un Tunisien ? Si ! Le football. Imaginez une Tunisie qui nous malmène par 2 buts à 1 en novembre 1968 lors d’une rencontre comptant pour le mondial de 1970, ensuite par avec un même score en mai 1975 à Oran lors d’un match comptant pour la coupe des nations  de 1976 et enfin par un 2 à 0 en février 1977 lors d’un match comptant pour le mondial de 1978. Souk Ahras, ces années-là chez un vieux marchand de zlabia. Un soukahrassi bien connu. Ici, il est le seul algérien à exercer ce métier. Comme chaque fois, les marchands de zlabia tunisiens de la contrée ne s’aventurent pas en cas  de victoire de la Tunisie.  Ils baissent le rideau jusqu’au passage de ces vents de colère. Notre compatriote passe la nuit à pétrir et modeler. Il fait son beurre et en particulier sur les beignets qu’il commence à vendre dès 4 heures du matin. Mais un jour, la colère dura et comme l’exode rural avait fait son effet dans toute l’Algérie, ses compatriotes  venant des campagnes environnantes  le prirent pour un Tunisien et lui versèrent dessus  le contenu de sa poêle, huile et zlabia,  qui lui causa de graves blessures aux bras et au visage.

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Lettre d’une amie.

C’est une universitaire. Elle se dit vieille. Du tout. C’est sa bonne éducation qui l’a fait vieillir. Une bonne éducation qui, comme une auto-tamponneuse cogne au gré des coups de volant enfantins. Une fois sur le mauvais comportement des uns, une autre sur la corruption ou quelque magouille. Sa maman, une européenne qui a aimé un Algérien et l’Algérie,  lui a inculqué les normes de la vie en ces valeurs bien de chez nous. L’honnêteté, l’intégrité, le sacrifice, le respect d’autrui, la justice et l’ordre. Dans son métier, elle voit de tout sauf ce que je viens d’énumérer. Elle m’a écrit pendant ses vacances d’été : « Mon ami. Je me décarcasse après tant les rudes batailles que j’ai dû mener malgré moi. Il y a eu tant de cataclysmes à surmonter. Je réapprends à vivre avec un soutien chimique -un remède médicalement autorisé. La liberté est un concept encore mal  appréhendé sur cette rive de la Méditerranée. Elle ne rime pas souvent avec responsabilité, mais plutôt avec un compte en banque et autres bassesses. Nous ne saurons vivre libres que quand nous saurons ce que vaut la vie du plus simple des hommes. Et aussi quand on saura respecter profondément cette simple vie. C'est seulement à ce moment-là que nous serons libres. Et libres, nous sauvegarderons nos richesses et en créerons d’autres. Je garde ma tête bien froide,  moi. Déjà que mon congélateur, tout neuf,  algérien de surcroit, a des soucis, je vous prie de ne pas me rappeler ces machines thermiques trop puissantes. Trop puissantes pour la mortelle que je suis. Elhamdoulah nous allons tous très bien! L’Algérienne. » Les machines thermiques que je lui rappelle ne sont autres que les puissants réacteurs qu’elle démonte, manie et explique tout comme l’arc de Jefferson avec aisance, mais l’envie de tout balancer la prend souvent. 

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