16 juin 2008.
"Je ne suis pas tombée avec la dernière pluie. Attention, je suis m'ranka! Pourquoi les vieux sont..." J'ai oublié ce qu'elle a dit à propos des vieux.
Maintenant que tu es en plein bac et que tu es au point de non-retour, je tâcherai de te rendre la monnaie de ta pièce. Mdr, lol, tu comprends ça.
Pour qui te prends-tu, hein?
Tout d'abord, petite Zalamite (c'est un compliment: prompte et vive) , sache que l'on m'appelait B. le djinn. Plus turbulent, violent ou agressif que moi tu meurs! Les héros de mon enfance étaient Cartouche, Thierry la Fronde, Fanfan la Tulipe, Robin des bois et Géronimo. Jeune, c’est Che Guevara que j’ai vu dans mon école qui m’a marqué. Je me suis toujours insurgé, m'insurge et m'insurgerai jusqu'à mon dernier souffle contre les mochetés de ce monde. Tout comme tu le fais, d'ailleurs.
Au hasard de mon vagabondage sur cette toile mondiale, qu'est l'internet, j'ai découvert un téléphone, puis une Aïcha. Un petit bout de femme. Oui, un petit bout de femme.
Son hobby, c'est ayet el koursi. Le verset du trône.
Si tu ne sais pas d'où tu viens, tu ne sauras jamais où tu vas, disait mon aïeul Ali In Abi Taleb, qu'Allah l'agrée. Un compagnon du prophète et un océan de sagesse.
Quiconque fera la différence entre les enfants de mes fils et ceux de mes filles finira ses jours aveugle, disait mon ancêtre Sidi Harrat Benaïssa El Idrissi.
Maintenant, tu m'as compris. Tu es la nôtre. Toi, tu sais au moins où tu vas et moi, je ne veux pas mourir aveugle.
Je disais donc… J’ai perdu le fil d’Ariane et je ne sais plus ce que j’allais raconter sur Aïcha. Une histoire vraie. Je me gratte la tête. J’ai honte de moi. Je vais vous étaler ce que je lui ai conseillé de ne pas crier sur tous les toits. Têtu comme je suis, j’ai commencé et je dois terminer mon histoire.
Comme tous les chibanis* du monde, ma fierté est notre progéniture. Et cette vieillerie de fossile aux mains blanches avec sa plume toquée et extravagante n’a rien trouvé de mieux que de te trahir, Aïcha. Eh oui, on peut tout prévoir sauf la trahison. Tu ris ?
Aïcha passe son bac aujourd’hui. Cela fait plus de deux mois que je ne lui ai pas écrit. J’ai peur de l’importuner, car elle était en pleine révision. A vrai dire, j’ai une peur bleue quand elle se fâche contre moi. Je ne sais pas comment je fais pour l’irriter. C’est plus fort que moi.
Encore une fois, je suis hors-sujet. Je voulais vous raconter une histoire vraie, je crois.
Ben, voilà, Aïcha a commencé à écrire un livre à seize ans. Oui, à seize ans. Elle côtoie déjà le cercle fermé et prestigieux des écrivains. Et à Paris, s'il vous plait. Je connais même le titre de son bouquin. Quand elle m’a soufflé le titre, je me suis rappelé une anecdote. Quand j’étais adolescent, je rencontrais souvent Mouloud Mammeri au musée du Bardo d’Alger dont il était directeur. Et voilà qu’un jour, je lui demande le titre de sa prochaine publication. Je voulais épater mes copains. Si Boudjemaâ, c’était son nom de guerre, avec son très beau sourire paternel, me répondit : ki zid n’semmouh Saïd. Je traduis : Attendons qu’il naisse et nous l’appellerons Saïd. Toi au moins Aïcha, tu sais comment il s’appellera ton nouveau-né. Peut-être es-tu plus forte que Da l’Mouloud, comme nous l’appelions.
Je ne te trahirai pas plus que ça. Ma conscience ne me le permet. Non, encore une chose : Aïcha est le personnage principal de l’œuvre d’un écrivain et critique de cinéma qui tend vers "grand écrivain", grande gueule et râleur. Une sorte de Jean-Paul Sartre des temps modernes.
Voilà, je crois que j’ai tout dit. Ne m’en veux pas, Aïcha. Il ne fallait pas me faire confiance, petite nièce.
Bonne chance là où la chance n’a rien à voir et bon courage, toi qui n’en manques pas.
Ah, autre chose. Ne tombe pas amoureuse. Ni Yseult ni Leila ni Juliette n’ont été heureuses. Ce ne sont que des cruches. Des gueuses, niaises et imbéciles. Ne ris pas, Aïcha. Inchallah ton bonheur sera dans ta plume. Et avant de terminer, je te laisse, toi la littéraire, méditer ces vers d’Aragon.
Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous les deux.
Donc, ouvre l’œil.
Une dernière chose avant de m’en aller : Ne contredis et ne défie jamais un vieux. Et surtout pas un griot comme moi. Il sort toujours gagnant.
Pour ton bac, nous prions, nous prions, nous prions. Nous sommes tous derrière toi, grands et petits, les bras levés vers le ciel : Allah, un regard vers Aïcha notre fille, notre idole.
* Chibani : vieillard en algérien.